La Force de l'Art vs. Cézanne et Pissarro
Par le conservateur, mercredi 24 mai 2006 à 01:15 :: Arts & Culture :: #440 :: rss
Alors que la Force de l'Art - appelée avec condescendance ou humour l'Expo Villepin, peine à remplir le gigantesque hall du Grand Palais, l'empoignade continue pour les derniers jours de Cézanne & Pissarro.
La Force de l'Art a vraiment de quoi laisser sur sa faim ...
A l'exception de quelques oeuvres intéressantes, on s'y ENNUIE, ce qui est la pire et la plus rédhibitoire des critiques que l'on peut adresser à une expo de création contemporaine. On n'y est même pas choqué ! certes les thématiques progressistes traditionnelles y sont représentées, avec les sans papiers, le mariage homo et autres ennuyeuses petits musiques grincantes en boucle ...
En prime une oeuvre de B.Toguo qui nous invite à méditer sur "le Sida en Afrique, les préservatifs au Vatican". Eternelle rengaine mensongère puisque le Vatican et le Pape ne sont pas responsables du Sida en Afrique et seraient même les seuls cohérents sur ce thème. Bref passons ... d'ailleurs on passe devant ce genre de toiles en haussant les épaules, ca ne mérite même pas un esclandre !!! alors qu'un tournedos mal cuit, mille fois oui !

De bonnes pièces néanmoins, j'ai noté entre autres Gloria Friedmann, Philippe Ramette, Joachin Mogarra, ou encore Annette Messager (pas une poulette de l'année) dans une intéressante installation en forme de carte de France. Un mur peint en jaune et baptisé "bien peint, villpeint" qui m'a fait bien rire ...

A signaler également cette Ferrari repeinte par Bertrand Lavier comme une ... Ferrari (carroserie en rouge, vitres en noir, etc.). J'imagine que l'artiste interrogeait le rapport entre l'objet et notre représentation mentale de celui-ci en tant que convention (;-) Cela m'a fait penser à ses trompes-l'oeil réalisés au XVIII ème siècle par exemple au Hameau de la Reine à Versailles ou le bois était repeints en faux bois, les tuiles en fausses tuiles, etc. Amusant parallèle mais je ne prétendrais pas savoir ce que voulais dire l'artiste.
Finalement ce sont les enfants qui se sont le plus amusés, dans le "backroom" ou bien le chapiteau peints de scènes mystérieuses, ou bien autour de ce buggy en polystyrène dont une pièce avait été cassée par un enfant au grand dam des vigiles ... à force d'infantiliser et de "démocratiser" l'art, voila ce qu'on récolte ...
Bref, bof. D'ailleurs, quelle place pour la Force de l'Art ? Paris est déjà encombré de grandes expositions ou foires d'art contemporain, autour de deux évènements phares, la Fiac et ArtParis. La Fiac se caractérise par le n'importe quoi, à tel point que l'on quitte en général l'expo avec un fou rire. Quant à ArtParis, il assure son rôle de salon commercial, dans le sens positif du terme, c'est à dire proposant des oeuvres que l'on pourrait effectivement souhaiter voir chez soi, comme ces amusants trompe l'oeil en relief de Masson ou ses beaux ciels infinis de Guccione.
Au sortir de la Force de l'Art on se dit que la plus intéressante expo de création contemporaine pour les parisiens en ce moment est cet amusant défilé de sympathiques bovins baptisé Vach'Art ... dont la principale vertu est de vous arracher un sourire alors que le climat déréglé par les vilains américains vous casserait plutôt le moral ...
Un mot sur Cézanne & Pissarro. Très courue, c'est une exposition finalement intéressante mais décevante. Magnifique par les toiles qui nous sont présentées et qui proposent un panorama assez vaste des deux maîtres et de leurs périodes phares. Mais décevantes par le caractère factice du dialogue entre les deux peintres, qui certes se connaissaient et ont travaillé en parallèle en de rares occasions.
Monet et Renoir ont travaillé en parallèle, au même instant, sur le ponton de la Grenouillère. Il en résulte, outre deux superbes toiles, une illustration significative des différences d'approche des deux maîtres, à une époque précoce de leur cheminement artistique. Rien de tel pour Cézanne et Pissarro, à l'exception de ce chemin de Louveciennes à contre jour emprunté par une jeune femme et son enfant, où Cézanne joue en réalité au copiste, ne serait-ce que parce que l'utilisation de petits personnages "alibi", à la Pissarro, lui est profondément étrangère.
L'exposition "se borne" à mettre en parallèle des toiles dont les sujets se ressemblent, sans se confondre, et qui plus est peints à des périodes différentes : deux ponts, deux paysages avec une colline et des arbres élancés, deux forêts ... Tout cela ne signifie pas grand chose, à part que - pour moi, et ce jugement n'a pas d'autre valeur - Cézanne bat souvent Pissarro ... y compris paradoxalement sur le plan du réalisme.

De superbes Cézanne, dont la période 1880 est un feu d'artifice, ainsi le Pont de Maincy, devant lequel je suis resté comme scotché pendant de longues minutes : une toile qui manifeste les talents de composition du maitre d'Aix en Provence et son génie de coloriste tellement exigeant qu'il pouvait passer de longues heures sur un détail - ce qui suffit à l'exclure au sens strict, comme le rappelle aimablement l'exposition, du mouvement impressioniste qui travaille dans le moment.
Quant à Pissarro, c'est sa période impressionniste au sens strict qui est la plus marquante, jusqu'à parfois se confondre avec un Sisley (que j'aime beaucoup personnellement) et qui correspond grosso-modo à la période d'Argenteuil de Monet et de Port-Marly pour Sisley. Une période maudite, néanmoins, puisque de nombreuses toiles peintes par le maître et entreposées à Louveciennes dans son atelier disparurent pendant la guerre de 1870, les allemands ayant transformé le bâtiment en boucherie, et utilisé les toiles comme caillebottis ...
Bref, une occasion de se faire plaisir et de se cultiver. Au moins les organisateurs (dont le petit fils de Pissarro) reconnaissent aimablement se contenter d'illustrer un dialogue distant.
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