Pour commencer, Dan Brown prétend que Leonardo était mal vu des artistes et historiens d'art chrétiens, que dérangaient son homosexualité et son rejet du christianisme. Il n'en est rien : Leonardo n'a pas subi d'ostracisme, et la principale source historique contemporaine, les Vies d'Artistes du peintre / critique Giorgio Vasari, le traite à l'égal des autres. L'homosexualité de Leonardo n'est pas établie historiquement, bien qu'elle ne soit pas à exclure. La vie de Leonardo a été jalonnée par les étapes de la vie chrétienne et aucune source historique ne permet d'avancer un "rejet du christianisme".

Leonardo était plutôt un "Adorateur de la nature" selon Dan Brown. C'est méconnaître la Renaissance italienne, qui voit un intérêt nouveau pour la philosophie antique (on ne peut pas parler pour autant de redécouverte). Ainsi de l'humanisme florentin qui dans de petits cercles comme celui de Marsile Ficin, sous la protection de Laurent le Magnifique, développe un "hermétisme philosophique et aristocratique" qui connaît des manifestations artistiques, par exemple chez Sandro Boticelli, dont certaines allégories nous sont mystérieuses. Boticelli pourtant, qui fut peut être un disciple de Savonarolle, illustre bien la coexistence de cet intérêt intellectuel et du christianisme.

Dans son interprétation de la Vierge aux Rochers (National gallery, London), Dan Brown se prend les pieds dans le tapis et confond Jean-Baptiste et Jésus, le premier étant évidemment représenté avec un baton sumonté d'une croix et d'une peau de bête comme il le sera dans le Baptême du Christ peint par Leonardo et Andrea del Verrochio (Uffizi, Florence), selon la convention de l'époque.

Egalement fallacieuse et ignorante est l'interprétation que donne Dan Brown de la Cène : cette fresque destinée au réfectoire de Santa Maria delle Grazie à Milan, et donc visible de tous, n'offrait certainement pas au peintre l'occasion d' introduire des concepts subversifs. Ensuite, son interprétation de l'absence de Judas, qui permet de caser une Marie Madeleine travestie, ne tient pas la route puisque Judas est la figure qui se tient devant Pierre penché vers Jean, le 3 ème personnage à la gauche de Jésus, dans un groupe fondamental réunissant Pierre, Jean et Judas, trois figures majeures qui semblent nous interroger sur notre propre fidélité. L'impression que St Jean serait "féminin" est une erreur, car il s'agit d'une convention manifestant l'âge de ce disciple sous des traits adolescents souvent effémininés dans la Renaissance italienne car inspirés de l'antiquité. C'est le cas par exemple dans la Cène d'Andrea del Castagno (Sant'Appolonia, Florence) où Jean, à droite du Christ, est également représenté de cette manière. Castagno ou Guirlandaio avaient-il également perçé le "code" ?

Ainsi l'on découvre que pour comprendre l'oeuvre de Leonardo, il n'est pas possible de faire l'impasse sur une solide culture chrétienne, à moins de vouloir finir comme ces visiteurs croisés au Louvre et qui passait la tête baissée devant un tableau de Raphaël en grognant sur un ton revendicatif "encore des trucs religieux".

Finalement, Dan Brown est un ignare, certes, mais un malin ! Ses mensonges, son ignorance, et ses attaques diffamatoires l'ont rendu riche. Mais qui est le crétin, entre celui qui s'enrichit en bernant les autres, ou le troupeau qui se jette dans le piège ? Le succès du livre de Mr.Brown nous apprend une chose, c'est l'acculturation de notre époque moderne, dominée par la télévision, où la culture est forcément malmenée puisque prise en main par des journalistes, et non des spécialistes, et soumise généralement à un agenda politique. Une époque d'acculturation complète, également, au travers de l'école démocratique (de masse) qui se traduit immanquablement par le nivellement par le bas.

Dan Brown est un génie, à sa façon, il aura compris que dans un monde occidental privé de tous repères culturels et religieux, on peut capitaliser - au sens propre du terme - sur "l'acculture", à défaut de capitaliser sur "la culture" (*). Le plus drôle, au final, étant de persuader ses lecteurs qu'ils découvrent des révélations fracassantes, alors qu'il s'adresse à un public qui a perdu en route 99% de ce qui constituait la culture d'un "gentilhomme" des siècles passés.

(*) : je vous offre ce jeu de mots à titre gracieux, cherEs "lecteurEs", réutilisez le comme bon vous semble ;-)