Le premier a avoir "révélé" cette affaire en 2001 est Mr Michel Van Rijn, personnage connu dans le marché de l'Art et qui multiplie les "révélations" contre les antiquaires, les musées, les maisons d'enchères et les collectionneurs. Ancien trafiquant, il est en effet bien placé pour prétendre connaître les ficelles du métier. Mais trêve de commentaires sur ce personnage douteux, car l'important est son anti-christianisme intégriste à l'origine de l'énergie déployée pour faire connaître ce fameux "évangile". Des images de ce document sont d'ailleurs disponibles sur son site ici ici ici ici ici ici ici

Le document prendrait la forme de feuillets manuscrits coptes découverts à Muhazafat Al Minya en Haute Egypte dans les années 70. Ce manuscrit daterait du 4-5 ème siècle (en pleine période d'effervescence gnostique). Après avoir circulé sur le marché gris des antiquités pour utiliser un doux euphémisme, ce manuscrit serait aujourd'hui en la possession d'une fondation suisse privée. A l'heure actuelle un professeur d'université, Rodolphe Kasser de Genève, travaillerait sur la publication de ces 31 feuillets fragmentaires.

A l'origine du mythe, le travail de Saint Irénée, évêque de Lyon et martyr qui consacra son énergie à lutter contre la gnose en particulier au travers de son oeuvre maitresse, Adversus Hœreses, que vous pouvez télécharger ici.

Saint Irénée écrivit contre la gnose « La réfutation de la fausse science » qu'on appelle aussi « Adversus hœreses » (Contre les hérésies). Il s'excusait de son mauvais style grec : « Nous vivons chez les Celtes, et dans notre action auprès d'eux, usons souvent de la langue barbare. » Mais le contact avec ces barbares, qui portaient, gravé dans leur cœur par l'esprit, le message du salut, était salutaire. Pour vaincre les novateurs, il suffisait presque de révéler leurs doctrines. L'emploi de l'ironie, à propos de tous ces enfantements d'éons, eût été facile. Mais Irénée cherchait surtout à convertir les gnostiques : « De toute notre âme, nous leur tendons la main, et nous ne nous lasserons pas de le faire. » En face des rêveries morbides de ses adversaires, comme sa théologie apparaît simple, saine et optimiste : « Le Verbe de Dieu, poussé par l'immense amour qu'il vous portait, s'est fait ce que nous sommes afin de nous faire ce qu'il est lui-même. » (source)

C'est dans l'ouvrage de Saint Irénée qu'est mentionné pour la première fois l'Evangile de Judas :

"D'autres encore disent que Caïn était issu de la Suprême Puissance, et qu'Esaü, Coré, les gens de Sodome et tous leurs pareils étaient de la même race qu'elle : pour ce motif, bien qu'ils aient été en butte aux attaques du Démiurge, ils n'en ont subi aucun dommage, car Sagesse s'emparait de ce qui, en eux, lui appartenait en propre. Tout cela, disent-ils, Judas le traître l'a exactement connu, et, parce qu'il a été le seul d'entre les disciples à posséder la connaissance de la vérité, il a accompli le « mystère » de la trahison : c'est ainsi que, par son entremise, ont été détruites toutes les choses terrestres et célestes. Ils exhibent, dans ce sens, un écrit de leur fabrication, qu'ils appellent « Evangile de Judas ». (Adversus Hoereses, livre I)

La présence sur l'un des feuillets découverts, et dans la même écriture sahidique (ou thébaïque) copte, de la mention "Evangile de Judas", permet d'accréditer l'idée que le texte fragmentaire retrouvé est bien le même texte apocryphe.

Cette révélation - qui date en réalité de 2001 - est déjà parue dans plusieurs journaux et magazines en Europe et aux Etats-Unis. "The Mail on Sunday" (Angleterre) illustre dans son édition de mars 2006 en quoi ce nouveau coup médiatique au mobile sonnant et trébuchant donne du grain à moudre aux cathophobes imbéciles et malhonnêtes, car il n'hésite pas à titrer "The Gospel of Judas Ischariot, greatest archaeological discovery of all time, threat to 2000 years of Christian Teaching".

Aux Pays Bas la Katholiek Niewsblad et aux Etats Unis "the Christian Century" on pris la mesure de la nouvelle, en démontrant en quoi ces découvertes ne sont pas (évidemment) une menace réelle pour l'Eglise.

En effet la démonstration des "découvreurs-promoteurs-vendeurs" s'arrête à la mention de Saint Irénée et à cette signature, laissant ensuite travailler l'ignorance et l'imagination fertile de leur auditoire. Il se peut, selon plusieurs spécialistes, que les feuillets découverts appartiennent au fameux "évangile de Judas", mais cela ne signifie aucunement que le traître Judas lui-même l'aurait rédigé. Quant à l'idée que l'Eglise chercherait à masquer ces textes depuis 2000 ans, c'est une fable, pratique car elle épouse le moule révisionniste du Da Vinci Code.

En réalité le dit "Evangile de Judas" n'a rien d'une "contre Bible" secrète, ou je ne sais quel fantasme. Il ne s'agit que d'un des textes d'une des multiples sectes gnostiques, les Caïnites. Dans cet évangile, on sait désormais que Judas joue un rôle de "martyr", et qu'il aurait agi sur "commande". Selon Jean Doresse (cf.ci-dessous) :

(Les caïnites) mettent au rang de leurs prophètes Caïn, Esaü, Coré, les Sodomites ... Ils usent d'un Evangile de Judas. Des auteurs plus tardifs tels qu'Epiphane nous apprendront encore que ces sectaires avaient un livre "contre l'Hystéra", c'est-à-dire contre la "matrice", nom duquel ils désignaient le créateur mauvais de l'univers inférieur ; ils lisaient aussi une fantastique ascension de Paul.

La gnose a produit d'innombrables livres, connus pour beaucoup depuis 1945 et leur découverte à Nag-Hammadi. Ces textes ont été étudiés par Jean Doresse du CNRS, plus grand spécialiste de ces écrits qui a publié en 1957 "les livres secrets de l'Egypte" (réédité chez Payot). S'il attaque Saint Irénée sur sa méthode de réfutation, Jean Doresse conclut son étude en affirmant que somme toute les textes gnostiques ont un intérêt historique voire poétique mais ne constituent en aucune cas une menace pour l'Eglise.

Lire d'abord les écrits gnostiques, puis reprendre le Nouveau Testament, est une expérience à faire : on sent alors, en rouvrant les plus grands Livres du Christianisme authentique, qu'il s'y trouve des trésors de vie encore plus abondants que ceux que nous soupçonnions avant : on ressent l'incomparable supériorité de ces textes, accessibles à tous dans leurs images et leur sens. On s'étonne que les gnoses aient pu si longtemps les concurrencer ; et l'on comprend que les sectaires aient préféré, face à cette religion, garder le secret sur leurs propres dogmes, et se cacher dans les ténèbres.

Tout est dit !

J'espère ne pas avoir perdu tous mes lecteurs (& lectrices) à ce stade. Dorénavant lorsque vos collègues de bureau ou votre voisin vous parlera du pseudo-évangile de Judas, vous aurez de quoi leur clouer le bec.